Thierry Lefèvre-Grave

Un jour, il y eut une caméra entre Thierry et moi, entre ses gestes et mon regard, entre la matière transformée de par sa volonté créatrice et la lumière, entre ce donné à voir et mon désir de le transmettre. Car il s’agit bien là de révéler et partager un travail au sens noble et vrai du terme.

Il n’est pas question pour moi d’expliquer voire d’interpréter les images, les sons et leur contenu ; je laisse à chacun la liberté de ressentir, comprendre et vivre ces moments intimes de création partagée.

En revanche, je souhaite explorer avec les mots ce qui a guidé mes choix de cadrages, mes choix d’axes et d’angles de prises de vue pour les différents tournages puis les directions prises au moment du montage en ce qui concerne plus particulièrement les choix sonores et musicaux.

Au commencement, il y a une réalité : le plaisir que donne l’artiste dans son travail de création. Puis vient le désir de découvrir ce travail.

Commence alors avec la caméra un long et intense travail d’investigation.J’entre dans un espace clos : le sien.

A l’intérieur de cet espace, il pose, il range, il déplace, il choisit, il s’empare, il s’arrête, il regarde, il décide… le commencement est là, devant moi. L’attente des premiers gestes, celle des premiers mouvements deviennent les premières secondes des premiers plans.

Pendant le tournage de ces premiers plans, j’investis les lieux, je recrée un espace dans lequel je vais – je dois – me sentir bien. Je prends mes repères. Et pendant ce temps, Il continue, il avance dans son travail et le mien se met en place dans une très grande concentration.

Je dois suivre en temps réel ce qui se passe, ce qui se construit, se déconstruit, se fait et se défait.

Pas à pas, les plans se juxtaposent. Je prends possession d’un espace et le recrée, le redécoupe . J’installe peu à peu ma gestion du temps et de l’espace.

Je commence à penser en image, la lumière du jour se mélangeant à la lumière artificielle, les sons réels rythmant le travail.

C’est à cet instant que la magie opère. L’artiste est à son travail comme s’il était seul avec lui-même. Je le regarde avec une attention soutenue ; il m’arrive même de devancer un geste, un mouvement.

Chaque séquence est découpée plan par plan en tenant compte de la continuité des gestes, des actions qui se répètent. La répétition est un enseignement mais devant un écran, la répétition peut créer l’ennui. Choisir des points de vues différents, choisir des cadrages variés participent à diversifier l’action. Cela permet de relancer l’attention en cours de projection.

Pratiquement aucune parole n’est échangée en cours de tournage. Plans rapprochés, gros plans, plans larges se succèdent. Quelquefois la caméra s’attardera sur « la mise en étrangeté du réel ». Des plans qui expriment « le non-dit » d’un regard prolongeront un geste. L’écriture audiovisuelle permet des aller et retour entre l’intérieur et l’extérieur ; des associations particulières voir singulières apporteront un sens nouveau et nous permettront la libre interprétation.

La surimpression dans l’Ivre d’auteurs, par exemple, permet d’associer une action passée, présente et future dans le temps et l’espace ; elle est aussi la navigation permanente entre la réalisation de l’œuvre et sa présence dans l’inconscient. Elle est aussi une représentation du temps : le temps du travail, le temps de la recherche et le temps du regard.

Le « très gros plan » dans StyloGrave figure un tout autre espace que l’espace réel. On pénètre doucement dans le rythme de ce travail précis et minutieux.

La musique de ces quatre films est un peu ma signature. Je ne peux créer des images sans entendre des sons et créer de la musique sans imaginer des images. Le montage est un admirable moyen de les mettre en relation constante.

Ces quatre films m’expriment tout autant qu’un film plus personnel car ils m’ont permis de continuer ma recherche sur le cadre, sur le temps et sur les liens étranges qu’entretiennent les sons et les images.

Ils me permettent enfin d’apprendre un peu plus chaque fois de l’Autre et son Travail.

Jean-Paul Dupuis

Blog : Thierry Lefèvre-Grave